Si
elle n'a pas pour but immédiat la douleur, on peut dire que notre
existence n'a aucune raison d'être dans le monde. Car il est absurde
d'admettre que la douleur sans fin qui naît de la misère inhérente à
la vie et qui remplit le monde, ne soit qu'un pur accident et non le
but même. Chaque malheur particulier paraît, il est vrai, une
exception ; mais le malheur général est la règle.
De même qu'un ruisseau
coule sans tourbillons, aussi longtemps qu'il ne rencontre point
d'obstacles, de même dans la nature humaine, comme dans la nature
animale, la vie coule inconsciente et inattentive, quand rien ne
s'oppose à la volonté. Si l'attention est éveillée, c'est que la
volonté a été entravée et qu'il s'est produit quelque chose. — Tout
ce qui se dresse en face de notre volonté, tout ce qui la traverse ou
lui résiste, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de désagréable et de
douloureux, nous le ressentons sur-le-champ, et très nettement. Nous
ne remarquons pas la santé générale de notre corps, mais seulement le
point léger où le soulier nous blesse ; nous n'apprécions pas
l'ensemble prospère de nos affaires, et nous n'avons de pensées que
pour une minutie insignifiante qui nous chagrine. — Le bien-être et
le bonheur sont donc tout négatifs, la douleur seule est positive.
Je ne connais rien de plus
absurde que la plupart des systèmes métaphysiques qui expliquent le
mal comme quelque chose de négatif ; lui seul au contraire est
positif, puisqu'il se fait sentir... Tout bien, tout bonheur, toute
satisfaction sont négatifs, car ils ne font que supprimer un désir et
terminer une peine.
Ajoutez à cela qu'en
général nous trouvons les joies au-dessous de notre attente, tandis
que les douleurs la dépassent de beaucoup.
Voulez-vous en un clin
d'œil vous éclairer sur ce point, et savoir si le plaisir l'emporte
sur la peine, ou si seulement ils se compensent, comparez
l'impression de l'animal qui en dévore un autre, avec l'impression de
celui qui est dévoré.
La consolation la plus
efficace, dans tout malheur, dans toute souffrance, c'est de tourner
les yeux vers ceux qui sont encore plus malheureux que nous : ce
remède est à la portée de chacun. Mais
qu'en résulte-t-il pour l'ensemble ? Semblables aux moutons qui jouent
dans la prairie, pendant que, du regard, le boucher fait son choix au
milieu du troupeau, nous ne savons pas, dans nos jours heureux, quel
désastre le destin nous prépare précisément à cette heure, — maladie,
persécution, ruine, mutilation, cécité, folie, etc.
Tout ce que nous cherchons à
saisir nous résiste ; tout a sa volonté hostile qu'il faut vaincre.
Dans la vie des peuples, l'histoire ne nous montre que guerres et
séditions ; les années de paix ne semblent que de courtes pauses, des
entractes, une fois par hasard. Et de même la vie de l'homme est un
combat perpétuel, non pas seulement contre des maux abstraits, la
misère ou l'ennui ; mais contre les autres hommes. Partout on trouve
un adversaire : la vie est une guerre sans trêve, et l'on meurt les
armes à la main.
Au tourment de l'existence
vient s'ajouter encore la rapidité du temps qui nous presse, ne nous
laisse pas prendre haleine, et se tient derrière chacun de nous comme
un garde chiourme avec le fouet. — Il épargne ceux-là seulement
qu'il a livrés à l’ennui.
Pourtant, de même qu'il
faudrait que notre corps éclatât, s'il était soustrait à la pression
de l'atmosphère, de même si le poids de la misère, de la peine, des
revers et des vains efforts était enlevé à la vie de l'homme, l'excès
de son arrogance serait si démesuré, qu'elle le briserait en éclats
ou tout au moins le pousserait à l'insanité la plus désordonnée et
jusqu'à la folie furieuse. — En tout temps, il faut à chacun une
certaine quantité de soucis, de douleurs, ou de misère, comme il faut
du lest au navire pour tenir d'aplomb et marcher droit.
Travail, tourment, peine et
misère, tel est sans doute durant la vie entière le lot de presque
tous les hommes. Mais si tous les vœux, à peine formés, étaient
aussitôt exaucés, avec quoi remplirait-on la vie humaine, à quoi
emploierait-on le temps ? Placez cette race dans un pays de cocagne,
où tout croîtrait de soi-même, où les alouettes voleraient toutes
rôties à portée des bouches, où chacun trouverait aussitôt sa
bien-aimée et l'obtiendrait sans difficulté, — alors on verrait les
hommes mourir d'ennui, ou se pendre, d'autres se quereller, s'égorger,
s'assassiner et se causer plus de souffrances que la nature ne leur
en impose maintenant. — Ainsi pour une telle race nul autre théâtre,
nulle autre existence ne sauraient convenir...
Dans la première jeunesse,
nous sommes placés devant la destinée qui va s'ouvrir devant nous,
comme les enfants devant un rideau de théâtre, dans l'attente joyeuse
et impatiente des choses qui vont se passer sur la scène ; c'est un
bonheur que nous n'en puissions rien savoir d'avance. Aux yeux de
celui qui sait ce qui se passera réellement, les enfants sont
d'innocents coupables condamnés non pas à la mort, mais à la vie, et
qui pourtant ne connaissent pas encore le contenu de leur sentence. —
Chacun n'en désire pas moins pour soi un âge avancé, c'est-à-dire un
état que l'on pourrait exprimer ainsi : « aujourd'hui est mauvais, et
chaque jour sera plus mauvais — jusqu'à ce que le pire arrive. »
Lorsqu'on se représente,
autant qu'il est possible de le faire d'une façon approximative, la
somme de misère, de douleur et de souffrances de toutes sortes que le
soleil éclaire dans sa course, on accordera qu'il vaudrait beaucoup
mieux que cet astre n'ait pas plus de pouvoir sur la terre pour faire
surgir le phénomène de la vie qu'il n'en a dans la lune, et qu'il
serait préférable que la surface de la terre comme celle de la lune
se trouvât encore à l'état de cristal glacé.
On peut encore considérer
notre vie comme un épisode qui trouble inutilement la béatitude et le
repos du néant. Quoi qu'il en soit, celui-là même pour qui
l'existence est à peu près supportable, à mesure qu'il avance en âge,
a une conscience de plus en plus claire qu'elle est en toutes choses
un disappointment, nay, a cheat, en d'autres termes qu'elle a le caractère d'une grande mystification, pour ne pas dire d'une duperie...
Quiconque a survécu à deux
ou trois générations se trouve dans la même disposition d'esprit que
tel spectateur assis dans une baraque de saltimbanques à la foire,
quand il voit les mêmes farces répétées deux ou trois fois sans
interruption : c'est que les choses n'étaient calculées que pour une
représentation et qu'elles ne font plus aucun effet, l'illusion et la
nouveauté une fois évanouies. Il y aurait de quoi perdre la tête, si
l'on observe la prodigalité des dispositions prises, ces étoiles
fixes qui brillent innombrables dans l'espace infini, et n'ont pas
autre chose à faire qu'à éclairer des mondes, théâtres de la misère
et des gémissements, des mondes qui, dans le cas le plus heureux, ne
produisent que l'ennui ; du moins à en juger d'après l'échantillon qui
nous est connu.
Personne n'est vraiment digne d'envie, et combien sont à plaindre.
La vie est une tâche dont il faut s'acquitter laborieusement ; et dans ce sens, le mot defunctus est une belle expression.
Imaginez un instant que
l'acte de la génération ne soit ni un besoin ni une volupté, mais une
affaire de réflexion pure et de raison : l'espèce humaine
pourrait-elle bien encore subsister ? Chacun n'aurait-il pas eu
plutôt assez pitié de la génération à venir, pour lui épargner le
poids de l'existence, ou du moins n'aurait-il pas hésité à le lui
imposer de sang-froid ?
Le monde, mais c'est l'enfer, et les hommes se partagent en âmes tourmentées et en diables tourmenteurs.
Il me faudra sans doute
entendre dire encore que ma philosophie est sans consolation ; et cela
simplement parce que je dis la vérité, tandis que les gens veulent
entendre dire : le Seigneur Dieu a bien fait tout ce qu'il a fait.
Allez à l'église, et laissez les philosophes en repos. Du moins
n'exigez pas qu'ils ajustent leurs doctrines à votre catéchisme :
c'est ce que font les gueux, les philosophâtres ; chez ceux-là vous
pouvez commander des doctrines selon votre bon plaisir. Troubler
l'optimisme obligé des professeurs de philosophie est aussi facile
qu'agréable.
Brahma produit le monde par
une sorte de péché ou d'égarement, et reste lui-même dans le monde
pour expier ce péché, jusqu'à ce qu'il se soit racheté. — Très bien !
— Dans le bouddhisme, le monde naît par suite d'un trouble
inexplicable, se produisant après un long repos dans cette clarté du
ciel, dans cette béatitude sereine, appelée Nirvâna qui sera
reconquise par la pénitence ; c'est comme une sorte de fatalité qu'il
faut entendre au fond en un sens moral, bien que cette explication
ait une analogie et une image exactement correspondante dans la
nature par la formation inexplicable du monde primitif, vaste
nébuleuse d'où sortira un soleil. Mais les erreurs morales rendent
même le monde physique graduellement plus mauvais et toujours plus
mauvais, jusqu'à ce qu'il ait pris sa triste forme actuelle. — C'est
parfait ! — Pour les Grecs le monde et les dieux étaient l'ouvrage
d'une nécessité insondable. — Cette explication est supportable, en
ce sens qu'elle nous satisfait provisoirement. — Ormuzd vit en guerre
avec Ahriman : — on peut encore admettre cela. — Mais un Dieu comme
ce Jéhovah, qui animi causa, pour son bon plaisir et de
gaîté de cœur produit ce monde de misère et de lamentations, et qui
encore s'en félicite et s'applaudit, avec πάντα καλά λίαν : voilà qui
est trop fort ! Considérons donc à ce point de vue la religion des
Juifs comme la dernière parmi les doctrines religieuses des peuples
civilisés ; ce qui concorde parfaitement avec ce fait qu'elle est
aussi la seule qui n'ait absolument aucune trace d'immortalité.
Quand même la démonstration
de Leibniz serait vraie ; quand même on admettrait que, parmi les
mondes possibles, celui-ci est toujours le meilleur, cette
démonstration ne donnerait encore aucune théodicée. Car le créateur
n'a pas seulement créé le monde, mais aussi la possibilité elle-même :
par conséquent, il aurait dû rendre possible un monde meilleur.
La misère qui remplit ce
monde proteste trop hautement contre l'hypothèse d'une œuvre parfaite
due à un être absolument sage, absolument bon, et avec cela
tout-puissant ; et, d'autre part l'imperfection évidente et même la
burlesque caricature du plus achevé des phénomènes de la création,
l'homme, sont d'une évidence trop sensible. Il y a là une dissonance
que l'on ne peut résoudre. Au contraire, douleurs et misères sont
autant de preuves à l'appui, quand nous considérons le monde comme
l'ouvrage de notre propre faute, par conséquent comme une chose qui ne
saurait être meilleure. Tandis que, dans la première hypothèse, la
misère du monde devient une accusation amère contre le créateur et
donne matière à des sarcasmes, elle apparaît, dans le second cas,
comme une accusation contre notre être et notre volonté même, bien
propre à nous humilier. Elle nous conduit à cette pensée profonde que
nous sommes venus dans le monde déjà viciés comme les enfants de
pères usés de débauche, et que si notre existence est tellement
misérable, et a pour dénouement la mort, c'est que nous avons
continuellement cette faute à expier. D'une manière générale rien
n'est plus certain : c'est la lourde faute du monde qui amène les
grandes et innombrables souffrances du monde ; et nous entendons cette
relation au sens métaphysique et non physique et empirique. Aussi
l'histoire du péché originel me réconcilie-t-elle avec l'Ancien
Testament ; elle est même à mes yeux la seule vérité métaphysique du
livre, bien qu'elle s'y présente sous le voile de l'allégorie. Car notre
existence ne ressemble à rien tant qu'à la conséquence d'une faute
et d'un désir coupable...
Voulez-vous avoir toujours
sous la main une boussole sûre, afin de vous orienter dans la vie et
de l'envisager sans cesse dans son vrai jour, habituez-vous à
considérer ce monde comme un lieu de pénitence, comme une colonie
pénitentiaire, a penal colony, un έργαστήριον, ainsi l’avaient nommé déjà les plus anciens philosophes (Clem. Alex. Strom. L. III, c. 3, p. 399) et certains pères de l’Eglise. (Augustin, De Civit. Dei,
L. XI, c. 23). — La sagesse de tous les temps, le brahmanisme, le
bouddhisme, Empédocle et Pythagore confirment cette manière de voir ;
Cicéron (Fragmenta de philosophia, vol. 12, p. 316, éd. Bip.) rapporte que les anciens sages dans l'initiation aux mystères enseignaient : nos ob aliqua scelera suscepta in vita superiore, poenarum luendarum causa natos esse.
Vanini exprime cette idée de la façon la plus énergique, — Vanini,
qu'on a trouvé plus commode de brûler que de réfuter, — quand il
dit : Tot, tantisque homo repletus miseriis, ut si christianoe
religioni non repugnaret, dicere auderem : si daemones dantur, ipsi, in
hominum corpora transmigrantes, sceleris poenas luunt (De admirandis naturoe arcanis,
dial. L., p. 353). Mais même dans le pur christianisme bien coin
pris, notre existence est considérée comme la suite d'une faute,
d'une chute. Si l'on se familiarise avec cette pensée, on n'attendra
de la vie que ce qu'elle peut donner, et loin de considérer comme
quelque chose d'inattendu, de contraire à la règle, ses
contradictions, souffrances, tourments, misères grandes ou petites,
on les trouvera tout à fait dans l'ordre, sachant bien qu'ici-bas
chacun porte la peine de son existence, et chacun à sa manière. Parmi
les maux d'un établissement pénitentiaire, le moindre n'est pas la
société qu'on y rencontre. Ce que vaut la société des hommes, ceux-là
qui en mériteraient une meilleure le sauront sans que j'aie besoin
de le dire. Une belle âme, un génie, peuvent parfois y éprouver les
sentiments d'un noble prisonnier d'État qui est aux galères entouré de
vulgaires scélérats et comme lui ils cherchent à s'isoler. Mais en
général cette idée sur le monde nous rend capables de voir sans
surprise, à plus forte raison sans indignation, ce qu'on appelle les
imperfections, c'est-à-dire la misérable constitution intellectuelle
et morale de la plupart des hommes que leur physionomie même nous
révèle...
La conviction que le monde, et par suite l'homme sont tels qu'ils ne devraient pas exister, est de nature à nous remplir d'indulgence les uns Pour les autres ; qu'attendre, en effet, d'une telle espèce d'êtres ? — Il me semble parfois que la manière convenable de s'aborder d'homme à homme, au lieu d'être Monsieur, Sir, etc., pourrait être : « compagnon de souffrances, soci malorum, compagnon de misères, my fellow-sufferer. » Si bizarre que cela paraisse, l'expression est pourtant fondée, elle jette sur le prochain la lumière la plus vraie, et rappelle à la nécessité de la tolérance, de la patience, à l'indulgence, à l'amour du prochain, dont nul ne pourrait se passer, et dont par conséquent chacun est redevable.
Tandis que la première
moitié de la vie n'est qu'une infatigable aspiration vers le bonheur,
la seconde moitié, au contraire, est dominée par un douloureux
sentiment de crainte, car alors on finit par se rendre compte plus ou
moins clairement que tout bonheur n'est que chimère, que la
souffrance seule est réelle. Aussi les esprits sensés visent-ils
moins à de vives jouissances qu'à une absence de peines, à un état en
quelque sorte invulnérable. Dans mes jeunes années, un coup de
sonnette à ma porte me remplissait aussitôt de joie, car je pensais :
« Bon ! voilà quelque chose qui arrive. » Plus tard, mûri par la
vie, ce même bruit éveillait un sentiment voisin de l'effroi je me
disais : « Hélas ! qu'arrive-t-il ? »
Dans la vieillesse les
passions et les désirs s'éteignent les uns après les autres, à mesure
que les objets de ces passions deviennent indifférents ; la
sensibilité s'émousse, la force de l'imagination devient toujours
plus faible, les images pâlissent, les impressions n'adhèrent plus,
elles passent sans laisser de traces, les jours roulent toujours plus
rapides, les événements perdent leur importance, tout se décolore.
L'homme accablé de jours se promène en chancelant ou se repose dans
un coin, n'étant plus qu'une ombre, un fantôme de son être passé. La
mort vient, que lui reste-t-il encore à détruire ? Un jour
l'assoupissement se change en dernier sommeil et ses rêves... ils
inquiétaient déjà Hamlet dans le célèbre monologue. Je crois que dès
maintenant nous rêvons.
Tout homme qui s'est
éveillé des premiers rêves de la jeunesse, qui tient compte de sa
propre expérience et de celle des autres, qui a étudié l'histoire du
passé et celle de son époque, si des préjugés indéracinables ne
troublent pas sa raison, finira par arriver à cette conclusion, que
ce monde des hommes est le royaume du hasard et de l'erreur, qui le
dominent et le gouvernent à leur guise sans aucune pitié, aidées de
la folie et de la méchanceté, qui ne cessent de brandir leur fouet.
Aussi ce qu'il y a de meilleur parmi les hommes ne se fait-il jour
qu'à travers mille peines ; toute inspiration noble et sage trouve
difficilement l'occasion de se montrer, d'agir, de se faire entendre,
tandis que l'absurde et le faux dans le domaine des idées, la
platitude et la vulgarité dans les régions de l'art, la malice et la
ruse dans la vie pratique, règnent sans partage, et presque sans
discontinuité ; il n'est pas de pensée, d'œuvre excellente qui ne
soit une exception, un cas imprévu, étrange, inouï, tout à fait isolé,
comme un aérolithe produit par un autre ordre des choses que celui
qui nous gouverne. — Pour ce qui est de chacun en particulier,
l'histoire d'une vie est toujours l'histoire d'une souffrance, car
toute carrière parcourue n'est qu'une suite non interrompue de revers
et de disgrâces, que chacun s'efforce de cacher, parce qu'il sait
que loin d'inspirer aux autres de la sympathie ou de la pitié, il les
comble par là de satisfaction, tant ils se plaisent à se représenter
les ennuis des autres, auxquels ils échappent pour le moment ; — il
est rare qu'un homme à la fin de sa vie, s'il est à la fois sincère
et réfléchi, souhaite recommencer la route, et ne préfère infiniment
le néant absolu.
Rien de fixe dans la vie
fugitive : ni douleur infinie, ni joie éternelle, ni impression
permanente, ni enthousiasme durable, ni résolution élevée qui puisse
compter pour la vie ! Tout se dissout dans le torrent des années. Les
minutes, les innombrables atomes de petites choses, fragments de
chacune de nos actions, sont les vers rongeurs qui dévastent tout ce
qu'il y a de grand et de hardi... On ne prend rien au sérieux dans la
vie humaine ; la poussière n'en vaut pas la peine.
Nous devons considérer la
vie comme un mensonge continuel, dans les petites choses comme dans
les grandes. A-t-elle promis ? elle ne tient pas, à moins que ce ne
soit pour montrer combien le souhait était peu souhaitable : tantôt
c'est l'espérance qui nous abuse, et tantôt c'est la chose espérée. —
Nous a-t-elle donné — ce n'était que pour reprendre. La magie de
l'éloignement nous montre des paradis, qui disparaissent comme des
visions, dès que nous nous sommes laissé séduire. Le bonheur est donc
toujours dans l'avenir ou dans le passé, et le présent est comme un
petit nuage sombre que le vent promène sur la plaine ensoleillée ;
devant lui, derrière lui, tout est lumineux, lui seul jette toujours
une ombre.
L'homme ne vit que dans le
présent, qui fuit irrésistiblement vers le passé, et s'abîme dans la
mort : sauf les conséquences qui peuvent rejaillir sur le présent, et
qui sont l'œuvre de ses actes et de sa volonté, sa vie d'hier est
complètement morte, éteinte : aussi devrait-il être indifférent à sa
raison que ce passé ait été fait de jouissances ou de peines. Le
présent échappe à son étreinte, et se transforme incessamment en
passé ; l'avenir est tout à fait incertain et sans durée... Et de
même qu'au point de vue physique la marche n'est qu'une chute toujours
empêchée, de même la vie du corps, n'est qu'une mort toujours
suspendue, une mort ajournée, et l'activité de notre esprit n'est
qu'un ennui toujours combattu... Il faut enfin que la mort triomphe :
car nous lui appartenons par le fait même de notre naissance, et
elle ne fait que jouer avec sa proie avant de la dévorer. C'est ainsi
que nous suivons le cours de notre vie, avec un intérêt
extraordinaire, avec mille soucis, mille précautions, aussi longtemps
que possible, comme on souffle une bulle de savon, s'appliquant à la
gonfler le plus possible et le plus longtemps, malgré la certitude
qu'elle finira par éclater.
La vie ne se présente
nullement comme un cadeau dont nous n'avons qu'à jouir, mais bien
comme un devoir, une tâche dont il faut s'acquitter à force de
travail ; de là, dans les grandes et petites choses, une misère
générale, un labeur sans repos, une concurrence sans trêve, un combat
sans fin, une activité imposée avec une tension extrême de toutes
les forces du corps et de l'esprit. Des millions d'hommes, réunis en
nations, concourent au bien public, chaque individu agissant ainsi
dans l'intérêt de son propre bien ; mais des milliers de victimes
tombent pour le salut commun. Tantôt des préjugés insensés, tantôt
une politique subtile excitent les peuples à la guerre ; il faut que
la sueur et le sang de la grande foule coulent en abondance pour
mener à bonne fin les fantaisies de quelques-uns, ou expier leurs
fautes. En temps de paix, l'industrie et le commerce prospèrent, les
inventions font merveille, les vaisseaux sillonnent les mers et
rapportent des friandises de tous les coins du monde, les vagues
engloutissent des milliers d'hommes. Tout est en mouvement, les uns
méditent, les autres agissent, le tumulte est indescriptible.
Mais le dernier but de tant
d'efforts, quel est-il ? Maintenir pendant un court espace de temps
des êtres éphémères et tourmentés, les maintenir au cas le plus
favorable dans une misère supportable et une absence de douleur
relative que guette aussitôt l'ennui ; puis la reproduction de cette
race et le renouvellement de son train habituel.
Les efforts sans trêve pour
bannir la souffrance n'ont d'autre résultat que d'en changer la
figure. A l'origine elle apparaît sous la forme du besoin, de la
nécessité, du souci des choses matérielles de la vie. Parvient-on, à
force de peines, à chasser la douleur sous cet aspect, aussitôt elle
se transforme et prend mille autres visages, selon les âges et les
circonstances ; c'est l'instinct sexuel, l'amour passionné, la
jalousie, l'envie, la haine, l'ambition, la peur, l'avarice, la
maladie, etc., etc. Ne trouve-t-elle point d'autre accès ouvert, elle
prend le manteau triste et gris de l'ennui et de la satiété, et
alors, pour la combattre, il faut forger des armes. Réussit-on à la
chasser, non sans combat, elle revient à ses anciennes métamorphoses,
et la danse reprend de plus belle...
Ce qui occupe tous les
vivants et les tient en haleine, c'est le besoin d'assurer
l'existence. Mais cela fait, on ne sait plus que faire. Aussi le
second effort des hommes est d'alléger le poids de la vie, de le
rendre insensible, de tuer le temps, c'est-à-dire d'échapper à
l'ennui. Nous les voyons, une fois délivrés de toute misère
matérielle et morale, une fois qu'ils ont déchargé leurs épaules de
tout autre fardeau, se devenir à charge à eux-mêmes, et considérer
comme un gain toute heure qu'ils ont réussi à passer, bien qu'au fond
elle soit retranchée de cette existence, qu'ils s'efforcent de
prolonger avec tant de zèle. L'ennui n'est pas un mal à dédaigner
quel désespoir il finit par peindre sur le visage Il fait que les
hommes qui s'aiment si peu entre eux, se recherchent pourtant si
éperdument, il est la source de l’instinct social. L'État le considère
comme une calamité publique, et par prudence prend des mesures pour le
combattre. Ce fléau, non moins que son extrême opposé la famine,
peut pousser les hommes à tous les débordements : il faut au peuple panem et circenses.
Le rude système pénitentiaire de Philadelphie, fondé sur la solitude
et l'inaction, fait de l'ennui un instrument de supplice si
terrible, que pour y échapper, plus d'un condamné a recours au
suicide. Si la misère est l'aiguillon perpétuel pour le peuple,
l'ennui l'est pour les gens du monde. Dans la vie civile, le dimanche
représente l'ennui, et les six jours de la semaine la misère.
La vie de l'homme oscille,
comme un pendule, entre la douleur et l'ennui, tels sont en réalité
ses deux derniers éléments. Les hommes ont dû exprimer cela d'une
étrange manière ; après avoir fait de l'enfer le séjour de tous les
tourments et de toutes les souffrances, qu'est-il resté pour le ciel ?
justement l'ennui.
L'homme est le plus dénué
de tous les êtres : il n'est absolument que volonté, désirs incarnés,
un composé de mille besoins. Et voilà comment il vit sur la terre,
abandonné à lui-même, incertain de tout, hormis de sa misère et de la
nécessité qui le presse. A travers des exigences impérieuses, chaque
jour renouvelées, le souci de l'existence remplit la vie humaine. En
même temps un second instinct le tourmente, celui de perpétuer sa
race. Menacé de tous côtés par les dangers les plus divers, ce n'est
pas trop pour y échapper d'une prudence toujours en éveil. D'un pas
inquiet, jetant autour de lui des regards pleins d'angoisse, il suit
son chemin, aux prises avec des hasards et des ennemis sans nombre.
Ainsi il allait à travers les solitudes sauvages, ainsi il va en
pleine vie civilisée ; pour lui, nulle sécurité :
Qualibus in tenebris viae, quantisque periclis
Degitur hocc’aevi, quodcunque est !
Lucr., II, 15
La vie est une mer pleine
d'écueils et de tourbillons que l'homme n'évite qu'à force de
prudence et de soucis, bien qu'il sache que s'il réussit à y échapper
par son habileté et par ses efforts, il ne peut pourtant, à mesure
qu'il avance, retarder le grand, le total, l'inévitable, l'incurable
naufrage, la mort qui semble courir au-devant de lui : c'est là le
but suprême de cette laborieuse navigation, pour lui infiniment pire
que tous les écueils auxquels il a échappé.
Nous sentons la douleur,
mais non l'absence de douleur ; nous sentons le souci, mais non
l'absence de soucis ; la crainte, mais non la sécurité. Nous sentons
le désir et le souhait, comme nous sentons la faim et la soif ; mais à
peine sont-ils exaucés, tout est fini, ainsi que la bouchée qui, une
fois avalée, cesse d'exister pour notre sensation. Ces trois plus
grands biens de la vie, santé, jeunesse et liberté, aussi longtemps
que nous les possédons, nous n'en avons pas conscience, nous ne les
apprécions qu'après les avoir perdus, car ce sont là aussi des biens
négatifs. Nous ne remarquons les jours heureux de notre vie passée
qu'après qu'ils ont fait place à des jours de douleur... — Dans la
mesure où nos jouissances s'accroissent, nous devenons plus
insensibles : l'habitude n'est plus un plaisir. Par cela même notre
faculté de souffrir s'accroît ; toute habitude supprimée cause un
sentiment pénible. Les heures s'écoulent d'autant plus rapides
qu'elles sont plus agréables, d'autant plus lentes qu'elles sont plus
tristes, parce que ce n'est pas la jouissance qui est positive, c'est
la douleur, c'est elle dont la présence se fait sentir. L'ennui nous
donne la notion du temps, la distraction nous l'ôte. Et cela prouve
que notre existence est d'autant plus heureuse que nous la sentons
moins : d'où il suit que mieux vaudrait en être délivrés. On ne
saurait absolument imaginer une grande joie vive, si elle ne
succédait à une grande misère : car rien ne peut atteindre a un état
de joie sereine et durable, tout au plus parvient-on à se distraire, à
satisfaire sa vanité. Aussi tous les poètes sont-ils obligés de
jeter leurs héros dans des situations pleines d'anxiétés et de
tourments, afin de pouvoir les en délivrer de nouveau : drame et
poésie épique ne nous montrent que des hommes qui luttent, qui
souffrent mille tortures, et chaque roman nous donne en spectacle les
spasmes et les convulsions du pauvre cœur humain. Voltaire,
l'heureux Voltaire, pourtant si favorisé de la nature, pense comme
moi, lorsqu'il dit : « Le bonheur n'est qu'un rêve et la douleur est
réelle » ; et il ajoute : « Il y a quatre-vingt ans que je l'éprouve.
Je ne sais autre chose que me résigner, et me dire que les mouches
sont nées pour être mangées par les araignées, et les hommes pour
être dévorés par les chagrins. »
La vie de chaque homme vue
de loin et de haut, dans son ensemble et dans ses traits les plus
saillants, nous présente toujours un spectacle tragique ; mais si on
la parcourt dans le détail, elle a le caractère d'une comédie. Le
train et le tourment du jour, l'incessante agacerie du moment, les
désirs et les craintes de la semaine, les disgrâces de chaque heure,
sous l'action du hasard qui songe toujours à nous mystifier, ce sont
là autant de scènes de comédie. Mais les souhaits toujours déçus, les
vains efforts, les espérances que le sort foule impitoyablement aux
pieds, les funestes erreurs de la vie entière, avec les souffrances
qui s'accumulent et la mort au dernier acte, voilà l'éternelle
tragédie. Il semble que le destin ait voulu ajouter la dérision au
désespoir de notre existence, quand il a rempli notre vie de toutes
les infortunes de la tragédie, sans que nous puissions seulement
soutenir la dignité des personnages tragiques. Loin de là, dans le
large éventail de la vie, nous jouons inévitablement le piètre rôle
de comiques.
Il est véritablement
incroyable combien insignifiante et dénuée d'intérêt, vue du dehors,
et combien sourde et obscure, ressentie intérieurement, s'écoule la
vie de la plupart des hommes. Elle n'est que tourments, aspirations
impuissantes, marche chancelante d'un homme qui rêve à travers les
quatre âges de la vie jusqu'à la mort, avec un cortège de pensées
triviales. Les hommes ressemblent à des horloges qui ont été montées
et qui marchent sans savoir pourquoi ; et chaque fois qu'un homme est
engendré et mis au monde, l'horloge de la vie humaine est de nouveau
montée pour répéter encore une fois son vieux refrain usé d'éternelle
boîte à musique, phrase par phrase, mesure pour mesure, avec des
variations à peine sensibles.
Chaque individu, chaque
visage humain et chaque vie humaine n'est qu'un rêve de plus, un rêve
éphémère de l'esprit infini de la nature, de la volonté de vivre
persistante et obstinée, ce n'est qu'une image fugitive de plus
qu'elle dessine en se jouant sur sa page infinie de l'espace et du
temps, qu'elle laisse subsister quelques instants d'une brièveté
vertigineuse, et qu'aussitôt elle efface pour faire place à d'autres.
Cependant, et c'est là le côté de la vie qui donne à penser et à
réfléchir, il faut que la volonté de vivre, violente et impétueuse,
paie chacune de ces images fugitives, chacune de ces vaines
fantaisies au prix de douleurs profondes et sans nombre, et d'une
mort amère longtemps redoutée et qui vient enfin. Voilà pourquoi
l'aspect d'un cadavre nous rend soudainement sérieux.
Où Dante serait-il allé
chercher le modèle et le sujet de son enfer ailleurs que dans notre
monde réel ? Et pourtant, c'est bel et bien un enfer qu'il nous a
peint. Au contraire, quand il s'est agi de décrire le ciel et ses
joies, il se trouvait en face d'une difficulté insurmontable,
justement parce que notre monde n'offre rien d'analogue. Au lieu des
joies du Paradis, il fut réduit à nous faire part des instructions
que lui donnèrent là ses ancêtres, sa Béatrice et divers saints. Par
où l'on voit assez clairement quelle sorte de monde est le nôtre.
L'enfer du monde dépasse
l'enfer de Dante, en ce que chacun doit être le diable de son voisin :
il y a aussi un archidiable, supérieur à tous les autres, c'est le
conquérant qui place des centaines de milliers d'hommes en face les
uns des autres et leur crie : « Souffrir, mourir, c'est votre
destinée ; donc fusillez-vous, canonnez-vous les uns les autres! » et
ils le font.
Si l'on mettait devant les
yeux de chacun les douleurs et les tourments épouvantables auxquels
sa vie est continuellement exposée à cet aspect, il serait saisi
d'effroi : et si l'on voulait conduire l'optimiste le plus endurci à
travers les hôpitaux, les lazarets et les chambres de torture
chirurgicales, à travers les prisons, les lieux de supplices, les
écuries d'esclaves, sur les champs de bataille et dans les cours
d'assises, si on lui ouvrait tous les sombres repaires où la misère
se glisse pour fuir les regards d'une curiosité froide, et si on le
laissait regarder dans la tour affamée d'Ugolin, — alors, assurément,
lui aussi finirait par reconnaître de quelle sorte est ce meilleur des mondes possibles.
Ce monde, champ de carnage où des êtres anxieux et tourmentés ne subsistent qu'en se dévorant les uns les autres, où toute bête de proie devient le tombeau vivant de mille autres, et n'entretient sa vie qu'au prix d'une longue suite de martyres, où la capacité de souffrir croît en proportion de l'intelligence, et atteint par conséquent dans l'homme son degré le plus élevé ; ce monde, les optimistes ont voulu l'ajuster à leur système, et nous le démontrer a priori comme le meilleur des mondes possibles. L'absurdité est criante. — On me dit d'ouvrir les yeux et de promener mes regards sur la beauté du monde que le soleil éclaire, d'admirer ses montagnes, ses vallées, ses torrents, ses plantes, ses animaux, que sais-je encore ? Le monde n'est-il donc qu'une lanterne magique ? Certes le spectacle est splendide à voir, mais y jouer son rôle, c'est autre chose. Après l'optimisme vient l'homme des causes finales ; celui-là me vante la sage ordonnance qui défend aux planètes de se heurter du front dans leur course, qui empêche la terre et la mer de se confondre en une immense bouillie, et les tient proprement séparées, qui fait que tout ne reste pas figé dans une glace éternelle, ou consumé par la chaleur, qui, grâce à l'inclinaison de l'écliptique, ne permet pas au printemps d'être éternel et laisse mûrir les fruits, etc. Mais ce ne sont là que de simples conditiones sine quibus non. Car si un monde doit exister, si ses planètes doivent durer, ne fût-ce qu'un temps égal à celui que le rayon d'une étoile fixe éloignée met pour arriver jusqu'à elles, et si elles ne disparaissent pas comme le fils de Lessing immédiatement après leur naissance, il fallait que les choses ne fussent pas charpentées assez maladroitement, pour que l'échafaudage fondamental menaçât déjà de crouler. Arrivons maintenant aux résultats de cette œuvre si vantée, considérons les acteurs qui se meuvent sur cette scène si solidement machinée ; nous voyons la douleur apparaître en même temps que la sensibilité, et grandir à mesure que celle-ci devient intelligente, nous voyons le désir et la souffrance marcher du même pas, se développer sans limites, jusqu'à ce qu'enfin la vie humaine n'offre plus qu'un sujet de tragédies ou de comédies. Dès lors, si l'on est sincère, on sera peu disposé à entonner l'Alléluia des optimistes.
Si un dieu a fait ce monde, je n'aimerais pas à être ce dieu : la misère du monde me déchirerait le cœur.
Imagine-t-on un démon
créateur, on serait pourtant en droit de lui crier en lui montrant sa
création : « Comment as-tu osé interrompre le repas sacré du néant,
pour faire surgir une telle masse de malheur et d'angoisses ? »
A considérer la vie sous l'aspect de sa valeur objective, il est au moins douteux qu'elle soit préférable au néant ; et je dirais même que si l'expérience et la réflexion pouvaient se faire entendre, c'est en faveur du néant qu'elles élèveraient la voix. Si l'on frappait à la pierre des tombeaux, pour demander aux morts s'ils veulent ressusciter, ils secoueraient la tête. Telle est aussi l'opinion de Socrate dans l'apologie de Platon, et même l'aimable et gai Voltaire ne peut s'empêcher de dire : « On aime la vie mais le néant ne laisse pas d'avoir du bon » et encore : « Je ne sais pas ce que c'est que la vie éternelle, mais celle-ci est une mauvaise plaisanterie. »
Vouloir c'est essentiellement souffrir, et comme vivre c'est vouloir, toute vie est par essence douleur. Plus l'être est élevé, plus il souffre... La vie de l'homme n'est qu'une lutte pour l'existence avec la certitude d'être vaincu... La vie est une chasse incessante où, tantôt chasseurs, tantôt chassés, les êtres se disputent les lambeaux d'une horrible curée ; une histoire naturelle de la douleur qui se résume ainsi : vouloir sans motif, toujours souffrir, toujours lutter, puis mourir et ainsi de suite dans les siècles des siècles, jusqu'à ce que notre planète s'écaille en petits morceaux.
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